La révolution pédagogique n’est plus une option !
Jacques de Chateauvieux nous partage ses convictions

Par Jacques de Chateauvieux – ancien dirigeant et propriétaire de Bourbon, ancien président du conseil de surveillance d’AXA et de l’associé commandité non gérant de Michelin.
Cofondateur de l’EMD Business School

Jusqu’à aujourd’hui, nous avons cru que transmettre des connaissances suffisait à former des jeunes capables d’entrer dans la vie. Ce monde-là disparaît sous nos yeux.
L’intelligence artificielle bouleverse déjà notre rapport au savoir, au travail et à la décision. En quelques secondes, un étudiant peut produire un texte correct, une synthèse structurée, parfois même l’apparence d’un raisonnement solide. Beaucoup d’institutions éducatives continuent pourtant à enseigner comme si rien n’avait réellement changé.
Mais le véritable bouleversement n’est pas technologique. Il est humain.
Les jeunes qui arrivent aujourd’hui dans l’enseignement supérieur ne sont ni moins intelligents ni moins capables que les générations précédentes. Ils sont simplement façonnés par un monde d’accélération permanente, d’hyperconnexion, d’incertitude et de comparaison continue. Beaucoup paraissent autonomes, mais doutent profondément d’eux-mêmes.
Ils savent utiliser des outils puissants, produire vite, accéder immédiatement à l’information. Pourtant, derrière cette aisance technique, beaucoup manquent encore d’assurance intérieure. Ils réussissent un exercice sans toujours savoir s’ils peuvent faire confiance à leur propre jugement.
Aussi former un jeune aujourd’hui ne consiste plus seulement à lui transmettre un savoir ou à le préparer à un métier. Il s’agit de l’aider à devenir intérieurement solide dans un monde devenu instable.
Nous continuons souvent à demander aux jeunes : « Que veux-tu faire ? » Alors qu’au fond, beaucoup cherchent surtout à savoir ce qu’ils veulent être. La vraie question n’est donc plus seulement : « Que sait faire cet étudiant ? » mais : « Quelle personne est-il ? »
Pendant des décennies, l’enseignement supérieur a fonctionné selon une logique de transmission : transmettre des contenus, vérifier des acquis, certifier des compétences. Mais dans un monde où les métiers changent rapidement et où l’intelligence artificielle automatise une partie croissante des tâches cognitives, cette pédagogie devient insuffisante.
C’est pourquoi l’EMD Business School engage aujourd’hui une transformation profonde de son projet éducatif : passer d’une pédagogie de la transmission à une pédagogie du potentiel. Car on ne fait pas grandir un être humain en lui imposant mécaniquement un modèle extérieur. On le fait grandir en créant des situations qui révèlent progressivement ses capacités.
Autrement dit, on ne “fabrique” pas un étudiant. On organise des situations dans lesquelles il apprend à penser, choisir, hésiter, décider, recommencer et assumer. Car c’est cela qui construit réellement un adulte.
Le rôle de l’enseignant change alors profondément. Il n’est plus seulement transmetteur de savoirs. Il devient stratège de situations : il crée des contextes d’apprentissage réels, responsabilise progressivement, pousse à défendre une position, à travailler en équipe, à faire face à l’incertitude et à apprendre de ses erreurs.
L’intelligence artificielle renforce paradoxalement cette nécessité. Plus les outils deviennent puissants, plus la responsabilité humaine devient centrale. L’IA peut aider à produire. Elle ne peut pas remplacer le discernement, le courage ou la confiance intérieure.
À l’EMD, cette vision conduit également à redéfinir le socle même de la formation. Nous croyons qu’un jeune a besoin de trois ancrages fondamentaux : apprendre à se connaître, comprendre le monde et maîtriser les outils fondamentaux des sciences de gestion, y compris l’intelligence artificielle.
Lorsque ces trois dimensions convergent, quelque chose se construit : la confiance en soi. Et cette confiance n’est pas un simple confort psychologique. Elle est la condition du déploiement du potentiel.
Cette vision pédagogique est inséparable de l’identité propre de l’EMD Business School. Depuis sa création par des chefs d’entreprise il y a cinquante ans, l’école porte une vision profondément humaniste de la formation.
L’ancrage chrétien de l’école participe pleinement de cette vision anthropologique. Chaque personne possède une dignité propre, un potentiel unique et une vocation qui dépasse la seule réussite individuelle. La présence d’une chapelle au cœur du campus n’est pas un détail symbolique : elle exprime cette conviction que l’éducation concerne tout l’être humain.
En optant pour la pédagogie du potentiel, nous faisons un choix radical. Nous pouvons le faire car nous somme une école à taille humaine, agile, sur un seul campus, et que nous sommes une association à but élevé mais non lucratif.
Nous voulons réintroduire, en plus de la connaissance, du discernement, de la présence, de la responsabilité, de la relation humaine et de l’expérience réelle. Former des personnes respectueuses, à l’écoute, bienveillantes, qui veulent servir les autres et donner de la joie. Former leur intelligence et leur volonté, mais surtout faire comprendre que l’essentiel vient du cœur.
La révolution pédagogique n’est plus une option car le monde qui vient n’aura pas seulement besoin de compétences. Il aura besoin de personnes capables de tenir debout.