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Cultiver son âme pour devenir un bon manager

Xavier Palou, ancien Directeur de l’EMD, explique que quiconque aspire à mener des Hommes devrait lire l’extraordinaire dialogue où Platon imagine la dernière rencontre entre Socrate et Alcibiade. 

Alcibiade était ce qu’on appelle un jeune homme prometteur : beau, intelligent et doté d’un charisme irrésistible, il nourrissait une haute ambition – exercer le pouvoir sur Athènes. Il avait tout pour y parvenir. Il y parvint. Et Athènes, à travers une série de catastrophes, entama son long déclin.

Quiconque aspire à mener les hommes devrait lire l’extraordinaire dialogue où Platon imagine la dernière rencontre entre Socrate et Alcibiade

Celui-ci s’apprête à monter à la tribune pour haranguer le peuple. Le sage le retient par la manche, l’interroge, le presse : non pour le dissuader de guigner le pouvoir, mais pour l’amener à comprendre ce dont il a vraiment besoin pour l’exercer. La réponse tient en un mot : l’excellence de l’âme, c’est-à-dire la vertu.

Ne nous y trompons pas : cette réponse était aussi surprenante, aussi dérangeante, aussi décalée il y a 24 siècles qu’aujourd’hui. Alcibiade, aussi bien, s’empressa d’oublier sa propre découverte. Pour son malheur, il est vrai, celui d’Athènes, et celui de la Grèce. C’est que, comme tous les ambitieux pressés, Alcibiade était un faux réaliste. Il confondait la réalité avec la surface des êtres, la réussite avec le succès immédiat, le leadership avec le pouvoir.

Peut-on prétendre qu’un grand patron d’aujourd’hui est confronté aux mêmes problèmes que celui qui rêvait de prendre la tête de la plus puissante des cités grecques ?

De la réponse à cette question dépendent le sens et la place qu’on accordera à l’éthique dans la conduite des affaires.

La réponse négative semble avoir le bon sens pour elle. On invoquera l’incompatibilité entre la compétition économique et les « bons sentiments », la complexité inhérente à la prise de décision dans le monde actuel, la responsabilité du grand patron devant les actionnaires. Peu iront jusqu’à congédier cyniquement toute éthique. Mais beaucoup lui assigneront une place secondaire : pour un grand patron, l’éthique, ce sera Surtout un risque à gérer. Il ne peut se permettre d’écorner son image et celle de l’entreprise en se rendant coupable d’un délit financier, d’une manœuvre frauduleuse, d’un désastre écologique ou en percevant un salaire scandaleusement élevé. L’éthique est alors conçue comme marquant des limites à ne pas dépasser. À l’intérieur de ces limites, tout ce qui est économiquement raisonnable est ipso facto licite. Le suprême devoir du grand patron est alors de prendre les décisions économiquement les plus avisées, à l’intérieur des limites marquées par l’éthique.

L’autre solution est celle que retrouve quelqu’un comme James March, penseur iconoclaste du Leadership, disparu en 2018, quand il affirme que /es questions fondamentales du leadership ne sont propres à ce domaine : ce sont les problèmes fondamentaux de l’existence humaine. Dans cette perspective, c’est la rationalité économique qui apparaît comme une rationalité limitée. Elle ne prend en compte que certains paramètres, souvent aisément quantifiables.

Or le grand patron ne peut se contenter d’une rationalité limitée. Ses décisions affectent des personnes concrètes, dans un environnement mouvant où il doit pouvoir continuer d’agir, et elles contribuent peu ou prou à façonner un certain monde, plus ou moins désirable. Il doit donc mettre en œuvre une rationalité élargie. Cette rationalité élargie est la seule qui permette de décider au mieux dans un monde incertain. Or c’est exactement cela que les Anciens appelaient l’éthique : une rationalité élargie, embrassant tout ce qui est requis pour qu’une décision soit, en définitive et tout bien considéré, une bonne décision.

Lorsque Socrate interroge Alcibiade, il ne porte pas à sa considération des règles générales, ni de simples valeurs, ni quelques normes de compliance validées par un organisme compétent ! Il l’amène à élargir son champ de vision. Il le rend attentif à fous les aspects pertinents du contexte où il va devoir agir : les choses, les personnes, les possibles, les conséquences, le présent et l’avenir. Ce faisant, il œuvre à l’éducation éthique d’un chef. Il forme un caractère — en grec, son ethos, racine du mot éthique.

Aujourd’hui comme il y a 24 siècles, un décideur qui comprend où naissent les bonnes décisions peut faire sienne la découverte d’Alcibiade : l’exercice de la responsabilité ne demande pas seulement des compétences techniques et le respect de quelques normes générales. L’exercice de la responsabilité exige de cultiver l’excellence de l’âme.

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